Personne n’en parle.
Personne n’évoque jamais la « déconta« . Ni les magazines professionnels, ni les parutions corporatives, au point que ce métier est invisibilisé sans aucune autre forme de procès que ces intervenants ne sont pas des femmes et des hommes de l’art. On ne les voit pas, sauf à travailler avec eux, et se rendre compte, chaque matin, que nul ne peut les remplacer.
En après sinistre, ces « perles » irremplaçables nous ouvrent la voie. Nous leur devons un immense respect. Ils sont les premiers de cordée sur nos missions. Ils rencontrent de grandes difficultés sur le terrain, et cependant, ils lient le premier lien solide, plein d’empathie, avec l’assuré.
Ceux qui entrent alors que tout le monde fuit
Quand l’incendie s’éteint, les hommes et femmes du feu ayant brillamment œuvré, le visuel n’est jamais agréable. Ça craque, ça fume, ça sent cette odeur caractéristique et quand on y regarde de plus près, on trouve une photo, un short de sport, un cahier de musique.
Il reste l’odeur, la suie qui s’accroche au doigts, les murs noircis, les objets déformés, l’intimité éventrée. Il reste surtout des vies suspendues, figées dans un avant qui ne reviendra plus. On transgresse cette intimité, c’est notre métier. Mais on ne panse aucune plaie à ce stade. La « déconta », elle, se colle au sinistre comme un bandage en soulagement, comme un onguent pour cicatriser rapidement. Elle se salie, elle se blesse, et bien souvent, elle guérit.
À ce moment précis, quand les flammes ont disparu mais que le chaos demeure, ils arrivent et œuvrent en silence.
On ne les applaudit pas, on ne les connaît pas, on les regarde à peine et pourtant ce sont les plus précieux de nos collaborateurs. La plus forte des épaules pour les sinistrés. J’ai clairement remarqué ce lien sur mes dossiers, un lien d’empathie, sincère et fort. Aucun sinistré n’oublie les gens de la décontamination.
Ce sont les plus humbles de nos collaborateurs sur le terrain.
Ils entrent pourtant là où personne ne veut rester, pas même les experts ou les métreurs. On a peur de se salir. Le télémètre, on le nettoie deux ou trois fois au talon à chaque prise de cote. On met des bottes. On vérifie, on cherche le moindre centimètre carré pour poser notre dossier.
Leur tâche est lourde de sens, elle dit beaucoup sur notre humanité.
« Je voue une admiration réelle pour mes collègues de la « déconta » car mon métier est presque simple face à leur labeur. Les moments les plus forts que j’ai apprécié dans ma carrière sont ceux que j’ai partagé avec ces femmes et ces hommes aux mains d’or ». S.Ustun / NdlR.
Nous avons oublié, celles et ceux qui, en première ligne, rendent de la dignité et de l’espoir aux sinistrés. Je leur rends cet hommage aujourd’hui, dans cet article.
Un métier à mission sans gloire
On appelle cela, froidement, la décontamination.
Un terme technique, presque clinique, qui ne dit rien de la réalité. Rien des visages, des gestes, de la charge invisible que ces femmes et ces hommes portent sur leurs épaules. Cependant on les croise le matin, vers 6 heures. On les croise juste, on ne prend pas la peine de leur parler, d’évoquer des dossiers, de leur demander si « ça va toi ? ». On sait que c’est « galère », mais on feint de penser que c’est juste un job.
On fait comme-ci c’était un dû.
On s’aveugle, car celles et ceux qui œuvrent à la déconta, se salissent. Nous, non. Et pourtant, ils sont essentiels.
Car avant la reconstruction, avant les devis, avant les expertises, avant même les décisions… il y a l’urgence humaine : Rendre le lieu à nouveau respirable, regardable, habitable — ne serait-ce qu’un peu. Et ce, ne serait-ce que pour que les experts et les métreurs puissent intervenir dans des conditions décentes afin de compléter leur mission. A ce stade, avouons-le, nous autres on détourne le regard. C’est sale, donc ce n’est pas digne de nous. Certains experts, certains métreurs sortent du lot, et s’investissent. Ils sont rares. Passer quelques heures avec les camarades de la décontamination permet pourtant de gagner des dizaines d’heures en réparation.
Sous peu qu’on s’y intéresse.
Elle s’appelle peut-être Nadia, ou Sophie, ou Maria
Imaginons la.
Elle arrive tôt le matin. Elle sait déjà que la journée sera lourde. Elle a lu le rapport : incendie domestique, feu de cuisine, propagation partielle. Elle sait surtout ce que cela veut dire en réalité.
Elle pousse la porte.
À l’intérieur, il y a plus que des dégâts.
Il y a une vie interrompue.
Des photos noircies.
Un canapé qui sent la fumée froide.
Des jouets d’enfants posés là, comme si quelqu’un allait revenir les chercher.
Elle ne juge pas. Elle ne pose pas de questions inutiles. Elle commence. En déconta, c’est la double peine. On ne nettoie pas du sale, on sauve du souvenir. On essaie.
Chaque geste est précis. Nettoyer, gratter, aspirer, désinfecter. Mais surtout : respecter. Respecter ce qui reste, même quand tout semble perdu. Elle sait que le pressing tentera de reprendre le maximum pour le textile, mais le reste ? Pire encore, elle prend des risques. Risque de se voir incriminée pour un lustre cassé, un objet dérobé, car rien n’arrête certains assurés de mauvaise foi. Dans ces cas là, nous faisons front.
Or elle sait que dans la majorité des cas, en face, il y a un assuré qui ne dort plus, qui se sent coupable, vidé, dépassé. Alors parfois, elle parle. Parfois, elle se tait.
Toujours, elle est là. Elle donne de la force à l’assuré, elle montre que rien n’est jamais réellement perdu. Elle donne à notre métier une dimension puissante qui va au delà du simple « dossier ». Elle est empathique.
Le premier visage de la reconstruction
On parle beaucoup des experts, des sapiteurs, des assureurs, des entreprises de travaux spécialisées en après sinistre. Mais on oublie ceux qui sont là au tout début. Ceux qui rendent possible la suite.
Sans eux :
- impossible d’évaluer correctement,
- impossible de sécuriser,
- impossible de projeter la reconstruction.
Ils sont la transition entre le drame et l’espoir.
Ils nettoient la suie, oui. Mais ils nettoient aussi un peu de la sidération, du choc, de la honte parfois ressentie par les sinistrés.
Car il faut le dire : Voir quelqu’un travailler avec soin dans votre maison détruite, c’est déjà un acte de réparation morale. C’est simplement, louable.
Des mains invisibles, une dignité immense
Ce métier est « méprisé », faut être honnête. Étrangement, il n’est pas méprisé des assurés, ou du public en général, mais bel et bien des professionnels de l’après sinistre. On le réduit à du « ménage sale », à une intervention subalterne, à un passage obligé sans valeur ajoutée.
C’est une erreur profonde.
Il faut du courage pour entrer dans ces lieux. Il faut une force intérieure pour côtoyer chaque jour la détresse, sans s’endurcir au point de devenir indifférent.
Il faut une dignité immense pour faire ce travail sans reconnaissance, sans médaille, sans remerciement, la plupart du temps.
Ces manœuvres, ces technicien(ne)s, ces ouvrier(es) de l’ombre, sont souvent les premiers soutiens réels des sinistrés. Pas par des discours. Par leur présence. Par leur sérieux. Par leur humanité silencieuse. Certaines entreprises en après sinistre ont bien compris cela. Elles sont rares
Redonner de la douceur, quand tout est brutal
Dans les premières heures après un sinistre, tout est violence :
- la perte,
- l’odeur,
- les démarches,
- l’incompréhension.
Eux apportent autre chose : une forme de douceur concrète. Un sol à nouveau praticable. Un mur moins noir. Un espace qui recommence à ressembler à une maison. Ce n’est pas spectaculaire.
C’est vital.
Ne plus les oublier
Il est temps de changer notre regard.
De comprendre que la chaîne de secours ne commence pas avec les chiffres, mais avec les mains. Sans doute que beaucoup de cadres, dont moi, devraient de temps en temps mettre les mains à l’oeuvre. Que la reconstruction ne débute pas sur un plan, mais dans un seau, un chiffon, un masque et une paire de gants.
Valorisons ce métier. Valorisons surtout ses intervenants car le segment est incontournable, mais le faire sur le terrain est un sacerdoce. Quand tout brûle, ceux qui nettoient sont ceux qui croient encore que quelque chose peut renaître et ce ne sont pas ceux qui en sont justement récompensés.
Avec plusieurs décennies d’expérience dans le bâtiment, je respecte nécessairement tous les métiers qui font corps. Mais s’il en est un que j’admire, c’est certainement le plus improbable d’entre tous, invisible, humble, sous coté et même parfois méprisé : La décontamination.
Je me devais de rendre cet honneur à celles et ceux qui œuvrent, chaque jour, durement et dans des conditions terribles au mieux être, non seulement des assurés, mais également des intervenants prendront le pas. Ce métier est louable, hautement stratégique, mais surtout fondamentalement humain.
Pour aller plus loin :
Après l’incendie : reconnaître le rôle essentiel des équipes de décontamination
Dans la gestion d’un sinistre incendie, l’attention se porte naturellement sur les causes, les responsabilités, les montants, les délais et la reconstruction. Ces dimensions sont indispensables. Elles structurent l’indemnisation et permettent le retour à l’usage.
Mais entre l’extinction du feu et le démarrage effectif des travaux, il existe une phase déterminante, souvent reléguée au second plan : la décontamination après incendie.
Un métier discret, parfois dévalorisé, pourtant absolument fondamental dans la chaîne de gestion du sinistre.
Une intervention technique au cœur de l’humain
La décontamination post-incendie ne se limite pas à un nettoyage.
Elle consiste à traiter la suie, les résidus de combustion, les odeurs persistantes, les polluants invisibles, et à sécuriser les lieux pour permettre la suite des opérations : expertise, mesures conservatoires, travaux.
Sur le plan strictement technique, cette étape conditionne :
- la fiabilité des constats,
- la qualité des évaluations,
- la pérennité des réparations futures,
- et parfois même la salubrité à long terme des locaux.
Réduire cette intervention à sa seule dimension technique serait une erreur.
Car ces équipes interviennent dans les toutes premières heures, lorsque le sinistré est encore sous le choc, souvent désemparé, parfois culpabilisé, toujours fragilisé.
Les premiers acteurs visibles de la reconstruction
Dans de nombreux dossiers, les équipes de décontamination sont :
- les premières à entrer dans le logement après les secours,
- les premières à travailler durablement sur site,
- les premières à interagir concrètement avec l’assuré dans son lieu de vie détruit.
Elles deviennent, de fait, le premier visage opérationnel de la reconstruction.
Leur présence, leur méthode, leur posture influencent fortement :
- la perception qu’a l’assuré de la prise en charge de son sinistre,
- son niveau de confiance dans le processus global,
- sa capacité à se projeter dans la suite des étapes.
Un sol rendu praticable, une odeur atténuée, un espace sécurisé : ce sont des actes techniques, mais aussi des signaux forts envoyés au sinistré. Des signaux qui disent que le chaos peut être maîtrisé.
Un métier sous-estimé, mais des compétences réelles
Les intervenants en décontamination sont souvent perçus comme de simples exécutants. Ils sont pourtant confrontés à :
- des environnements dégradés et insalubres,
- des risques chimiques et sanitaires,
- une forte pénibilité physique,
- une charge émotionnelle répétée.
Ils doivent faire preuve de rigueur, d’adaptabilité, de respect des lieux et des biens, mais aussi d’un sens aigu de la situation humaine.
Ce sont rarement des métiers valorisés. Peu reconnus. Peu visibles. Et pourtant, leur action conditionne la qualité de tout ce qui suit.
Enjeux pour les professionnels de l’assurance et de l’expertise
Pour les assureurs, experts et gestionnaires de sinistres, reconnaître pleinement le rôle de la décontamination, c’est :
- sécuriser la chaîne technique du dossier,
- améliorer l’expérience assurée dès les premières heures,
- limiter les dérives ultérieures (odeurs résiduelles, contaminations persistantes, litiges),
- renforcer la crédibilité globale du dispositif d’indemnisation.
C’est aussi reconnaître que la gestion d’un sinistre ne se résume pas à une suite d’actes contractuels, mais qu’elle repose sur une coordination humaine, où chaque intervenant compte.
Redonner une juste place aux acteurs de l’ombre
Les équipes de décontamination après incendie travaillent sans visibilité médiatique, sans reconnaissance institutionnelle forte, parfois sans considération. Et pourtant, elles interviennent là où tout est encore fragile. Valoriser leur rôle, ce n’est pas faire preuve de complaisance.
C’est faire preuve de lucidité professionnelle.
Car sans cette étape fondatrice, aucune expertise ne peut être pleinement pertinente, aucune reconstruction ne peut être durable, et aucun sinistré ne peut réellement commencer à se relever.


