C’est une monumentale claque que je reçois en ce matin de début d’été quand je vois se dessiner ce bâtiment au travers de la visière de mon casque. Naé m’observe. Le bâti me met la première droite, l’architecture ajoute un uppercut, et le volet paysager me met K.O. Ma moto s’arrête, je pose la béquille, et je reste dorénavant figé tel un jeune débutant du bâtiment qui découvre pour la première fois ce que signifie le talent.
SORHA, cabinet d’architectes Valentinois, fait éclater en un seul geste architectural, des décennies de structures lisses et vides, sans caractère ni âme, et nous donne une leçon, bien méritée !
Regardons. « Naé ».
- Architecte : SORHA Valence.
- Maître d’ouvrage : Ferreira Création.
- MOE : Ferreira Bâtiment.
- BET : BETEBAT.
- Coût : 3 450 000 euros HT.
Résidence Naé à Valence : le tape à l’oeil sans bling bling
À quelques pas de la place Danton et de l’avenue Victor-Hugo, la résidence Naé s’inscrit ouvertement dans le paysage urbain valentinois typique et morne propre à la ville. La ville se réinvente partout ailleurs, certes, mais avec une déconcertante monotonie.
La première droite qui vient déstabiliser
Livré en 2023, cet ensemble de vingt-six logements conçu par l’agence SORHA pour Ferreira Création illustre une approche contemporaine du logement collectif où la qualité des espaces et la maîtrise des volumes priment sur l’effet spectaculaire. Mais en réalité, c’est le spectaculaire qui prime ici pour le regard averti. Pas de bling bling. Pas d’exubérance ni de lourds apparats artificiels pour cacher une architecture pauvre, non. Ici c’est pur, c’est rythmé sans en avoir l’air, et c’est « volumi-mieux ».
Ces volumes sont massifs et cependant aériens. C’est un équilibre dont rares sont les architectes à le maîtriser correctement. La droite s’enfonce dans la mâchoire, le coup est porté, il restera douloureux et sensible après la sidération. Quelle monumentale claque !
Une présence urbaine maîtrisée sans aucune pudeur ni discrétion !
« Naé », veut dire bien des choses sur lesquelles personne ne s’accorde. Seule certitude, dans la langue Arménienne, dont les représentants sont très nombreux à Valence, Naé signifie : Regarde. Nous ne savons pas à la rédaction si telle est la signification de cette œuvre et nous ne le saurons sans doute jamais. Le jeu des amalgames est cependant si délicieux que nous nous laissons tenter.
La robustesse et le caractère massif évident du bâti vient nous délivrer plus discrètement son âme. Regarde.
Implantée sur un terrain de 1 300 m² au 65 rue Pierre Corneille, la résidence adopte une échelle intermédiaire. Avec ses cinq niveaux surmontant un sous-sol, l’immeuble s’insère dans un tissu déjà constitué sans chercher à s’imposer comme un objet autonome. Son gabarit participe à une densification mesurée du centre-ville de Valence, tout en conservant une dimension résidentielle relativement intime. C’est un « visa vie », non un vis-à-vis. Un pied de nez au style tristement austère qui lui fait face.
Cette nouvelle approche du collectif n’est pas sans étonner. Ici, la question n’est pas d’optimiser et de valoriser chaque mètre carré, mais réellement, et nous supposons, sincèrement, de créer un lieu intemporel, inédit (pour Valence), et furieusement dénotant.
Ici on choque. On choque harmonieusement et avec talent. En place de discrétion faudra revenir. Mais sentez moi ce vent qui vient vous rappeler qu’enfin, sur la commune, il y a des dérangés du kuch qui osent enfin. Cela ne laisse personne insensible.
Cette retenue constitue sans doute l’une des qualités principales du projet. Dans une période où nombre de constructions cherchent à affirmer leur singularité par des gestes formels parfois démonstratifs, Naé privilégie une écriture plus calme, plus posée, presque plus silencieuse. Ça chante, ça ne crie pas.
Une composition fondée sur l’horizontalité
Mi bunker mi Ovni.
La lecture demeure simple. Jusqu’au R+2 c’est un énorme bunker qui sait se rendre agréable au regard. Au R+3, c’est un OVNI qui trouve naturellement sa place au droit de son aérogare. Oui, oui, vous avez subit le choc.
Le geste est ici incroyablement audacieux car soyons honnêtes, c’est un énorme cube, rectangulaire, surmonté de plus petits volumes tout aussi rectangulaires. Nous aurions tous échoué sur cet exercice et le résultat aurait été un énième bâtiment tendance sans épaisseur.
Crédit photo : S.USTUN / Google PIXEL 9 PRO.
L’architecture repose sur un jeu de lignes horizontales qui structure les façades. Les terrasses, largement dimensionnées, dessinent des strates successives et confèrent au bâtiment une lecture claire et ordonnée. Cette superposition crée une silhouette équilibrée qui rappelle certaines productions méditerranéennes contemporaines, dans lesquelles l’espace extérieur devient un prolongement naturel du logement.
La composition générale se caractérise par une alternance entre pleins et vides, entre parties maçonnées et larges ouvertures. L’ensemble produit une impression de légèreté malgré l’importance du programme.
Les façades ne recherchent ni l’ornement ni l’effet de matière excessif. Elles expriment une volonté de simplicité, conformément à la philosophie revendiquée par le promoteur : associer élégance et sobriété.
L’importance du rapport intérieur extérieur
La générosité des terrasses constitue probablement l’un des éléments majeurs du projet. Dans l’habitat contemporain, l’espace extérieur n’est plus un simple appendice du logement mais devient une véritable pièce supplémentaire.
Cette évolution des modes d’habiter, accentuée par les expériences récentes du confinement, trouve ici une traduction architecturale particulièrement lisible. Les appartements, du T2 au T6, bénéficient de prolongements extérieurs importants, participant à une meilleure qualité d’usage. Le vaste appartement de 250 m² situé au sommet de l’immeuble témoigne également d’une volonté d’offrir une forme d’habitat collectif haut de gamme, capable de rivaliser avec les qualités spatiales d’une maison individuelle.
Les extérieurs sont soignés, l’harmonie est parfaite. Un béton désactivé vient tracer la ligne de passage qui mène à l’entrée du bâtiment séparant les parkings de part et d’autre. Couvertines, barreaudages, éclairages judicieusement placés, rien n’est laissé au hasard et tout concourt à cette sensation de perfection.
On va plus loin
La résidence Naé n’est évidemment ni une architecture provençale traditionnelle ni une réinterprétation régionaliste. Ses références méditerranéennes sont plus subtiles et renvoient à une certaine manière d’habiter le Sud. N’oublions pas qu’ici, nous sommes à « midi moins le quart ».
Ci-dessus : Les gardes corps offrent un effet miroir bluffant, reflétant l’architecture traditionnelle en vis-à-vis. Crédit Photo : S.USTUN / Google PIXEL 9 PRO.
L’architecture du « vivre dehors »
L’un des traits fondamentaux de l’architecture méditerranéenne est l’effacement de la frontière entre intérieur et extérieur. Dans les maisons grecques, italiennes ou provençales, la terrasse, la cour ou la loggia sont des espaces de vie à part entière.
Ci-dessus : Le soin est apporté également aux aménagements extérieurs, allées, gardes corps et barreaudages modernes, local à déchet, etc. Crédit Photo : S.USTUN.
À Naé, les terrasses généreuses ne jouent pas seulement un rôle décoratif : elles prolongent les séjours et participent pleinement à l’habitation. Cette idée du logement prolongé par un espace extérieur habitable appartient profondément à la culture méditerranéenne.
L’horizontalité comme principe de composition
Les longues lignes des balcons rappellent certains immeubles du littoral méditerranéen des années 1950-1970, où l’horizon et la lumière favorisaient des compositions très horizontales.
On pense notamment :
- à l’Unité d’habitation de Marseille de Le Corbusier ;
- aux réalisations marseillaises de Fernand Pouillon ;
- à certains ensembles résidentiels de la Côte d’Azur ;
- plus récemment, aux opérations montpelliéraines où les terrasses deviennent presque des pièces extérieures.
Bien entendu, Naé adopte une expression beaucoup plus discrète et minimaliste.
La lumière comme matériau
Dans les régions méditerranéennes, la lumière n’est pas un élément secondaire : elle modèle l’architecture.
Cela explique :
- les façades relativement sobres ;
- les teintes claires ;
- les grands débords des terrasses ;
- les jeux d’ombre et de profondeur.
L’architecture ne cherche pas à produire des effets décoratifs complexes ; elle laisse la lumière révéler les volumes au fil de la journée. Cette approche se retrouve dans de nombreuses réalisations contemporaines du Sud de la France.
Une filiation italienne ?
On peut également lire dans Naé une influence plus lointaine de l’architecture italienne moderne des années 1950-1960.
Des architectes comme :
- Luigi Moretti : influence CASA DEL ARMI, bâtiment rectangulaire massif déligné par de larges horizontales, mixé au style de l’EX CASA GIL.
- Ignazio Gardella : Influence Dispensario Antitubercolare Alessandria
Ci-dessus : Plan de masse de la résidence Naé / Crédit : Ferreira création.
Ces architectes ont développé une architecture d’une grande élégance, fondée sur :
- la pureté des volumes ;
- la finesse des proportions ;
- la sobriété des façades ;
- un luxe discret plutôt qu’ostentatoire.
Ce sont précisément ces qualités que l’on retrouve, à une échelle plus modeste, dans la résidence Naé.
- Exposition : EST / OUEST
- Toitures terrasses et toitures végétalisées
- Immenses terrasses accessibles
- Jardin privatifs à l’OUEST en limite de propriété
L’héritage de la « villa suspendue »
Une autre idée méditerranéenne apparaît dans les grands appartements du dernier niveau : celle de la villa sur le toit.
Depuis les années 1950, de nombreux architectes cherchent à faire bénéficier le logement collectif des qualités de la maison individuelle :
- grandes terrasses ;
- vues dégagées ;
- intimité ;
- lumière traversante.
Cette recherche est visible dans les logements en attique de Naé. On retrouve ici une tradition qui traverse toute l’architecture méditerranéenne contemporaine, de Marseille à Barcelone en passant par Milan et Montpellier.
Une architecture rhodanienne plus que provençale
Je dirais même qu’il faut éviter de qualifier Naé de « provençale ». Ce serait réducteur.
Valence est une ville charnière, entre culture alpine et culture méditerranéenne. Naé appartient davantage à une architecture rhodanienne contemporaine, héritière des productions de Lyon, Grenoble, Nîmes, Montpellier ou Marseille, où se mêlent :
- rigueur constructive ;
- sobriété formelle ;
- importance des terrasses ;
- recherche de lumière ;
- confort climatique.
Dans un article plus ambitieux, on pourrait même rapprocher Naé de la notion de « luxe tranquille », chère à certaines architectures italiennes et méditerranéennes : une modernité sans spectaculaire, fondée sur la proportion, la lumière et la qualité d’usage plutôt que sur l’image. C’est peut-être là que réside la véritable singularité du projet. On retrouve notamment une influence proche du Quartz de Gilles Chrétien ou bien encore du Clos de Fortuné (Atelier+) notamment dans son insertion paysagère.
Le couronnement comme élément de singularité
Si l’ensemble privilégie la retenue, le dernier niveau introduit une légère tension dans la composition. Réalisé en porte-à-faux, il apporte une dynamique particulière à la silhouette générale et rompt avec la stricte superposition des étages inférieurs. Ce geste demeure cependant contenu. Il ne cherche pas la prouesse visible mais participe à l’identité du bâtiment avec une certaine subtilité. L’architecture se construit ici davantage par nuances que par contrastes.
La toiture-terrasse prolonge cette écriture contemporaine et contribue à la pureté géométrique de l’ensemble.
Une technicité discrète
Derrière l’apparente simplicité du projet se cache une mise en œuvre exigeante. La structure en béton armé, les fondations adaptées et la prise en compte des contraintes liées à la zone sismique témoignent d’un travail d’ingénierie important. Une paroi berlinoise a notamment été mise en place en limite de rue afin de sécuriser les terrassements.
Comme souvent dans l’architecture résidentielle contemporaine, la complexité constructive s’efface au profit d’une lecture claire et apaisée des volumes.
Une architecture du luxe discret
La résidence Naé illustre une tendance significative du logement haut de gamme actuel. Le prestige ne s’exprime plus principalement par l’ornement ou la monumentalité, mais par la qualité des proportions, la générosité des espaces, la lumière naturelle et la relation au dehors.
Cette recherche d’un luxe plus silencieux rejoint certaines évolutions observées dans l’architecture européenne contemporaine, où l’attention portée au confort quotidien remplace progressivement les démonstrations formelles. Dans ce contexte, Naé apparaît comme une réalisation représentative d’une architecture résidentielle mesurée, attentive aux usages et soucieuse de son insertion urbaine.
Une œuvre caractéristique de la production de la SORHA
Fondée en 1980 à Valence, l’agence SORHA développe depuis plusieurs décennies une architecture pragmatique et fonctionnelle, particulièrement active dans les domaines du logement, de la santé et des équipements.
La résidence Naé s’inscrit dans cette culture du projet où la qualité constructive, la rationalité et la maîtrise des coûts se conjuguent avec une écriture contemporaine maîtrisée.
Sans chercher l’exceptionnel, le bâtiment réussit à produire une architecture cohérente et durable. Une architecture qui ne revendique pas sa modernité avec emphase, mais qui l’exprime par la précision des volumes, la simplicité des formes et l’attention portée aux modes d’habiter.
Dans une époque marquée par la multiplication des images spectaculaires, cette retenue constitue peut-être sa plus grande qualité.
Liens divers et utiles
- Construction de la résidence Naé / Betebat
- Ferreira-creation
- SORHA / Agence d’architecture à Valence / Drôme









