La « tour Montparnasse Infernale » est un film que nous avons (plus ou moins) tous apprécié. Après des années de dérision humoristique, voilà que la tour Montparnasse fait effectivement parler d’elle pour un sujet bien moins amusant : Les travaux de désamiantage passent du simple au triple ? Soit de 30 à 90 Millions d’euros selon Le Parisien.
Au niveau global, de 300 millions d’euros prévus initialement, le chantier passe à 800 millions d’euros. Or le sujet amiante nous alerte, car il est prévisionné depuis 2007. Entre confusion et chiffres éparses, les informations deviennent rapidement incohérentes, et nous devons replacer les éléments dans leur contexte.
Le coût du désamiantage à triplé ? Selon le Parisien
C’est le Parisien qui titre « Désaccords entre propriétaires, coût des travaux… Pourquoi la rénovation XXL de la Tour Montparnasse tangue ».
Le quotidien évoque un passage de 30 millions d’euros à 90 millions d’euros en neuf mois, pour le désamiantage (voir capture d’écran). Selon le Parisien, le principal propriétaire de la tour, LFPI, serait opposé au triplement du devis initial, et pour cause ! Nous sommes toutes et tous du bâtiment, et de souvenir d’homme de l’art, aucun devis ne triple en 9 mois, surtout lorsqu’il est question de dépose, et non de fourniture.
Le Parisien est-il mal informé ?
Il demeure exact que le montant total des travaux a effectivement grimpé, presque du simple au triple. L’amiante, visiblement, n’y est pour rien. Alors pourquoi évoquer le sujet ? Sans doute que le terme lui même « amiante » suffit à justifier le coût triplé, et éteindre la protestation. Mais soyons factuels :
Voilà ce que les sources permettent d’établir à ce stade — avec les zones d’incertitude clairement signalées, comme il se doit dans un vrai travail d’enquête.
Qui sont les propriétaires de la tour Montparnasse ?
La tour est en copropriété, pas détenue par un seul acteur. On dénombre 34 copropriétaires réunis en assemblée générale pour statuer sur le budget de rénovation.
Le poids dominant revient à LFPI (La Financière Patrimoniale d’Investissement), gestionnaire d’actifs qui détient environ 30 % de la tour, ce qui en fait le copropriétaire principal.
Un article de CFNews Immo évoque une structure plus précise : Le principal copropriétaire serait l’OPCI TMM1, où LFPI est majoritaire aux côtés de Xavier Niel et de la famille Decaux. Le second copropriétaire cité serait la MGEN, qui a pris en charge la gestion de crise et la présidence du conseil syndical.
Point de vigilance : Nous n’avons qu’une seule source pour la présence de Niel et des Decaux dans l’actionnariat Les 34 autres copropriétaires (probablement des bureaux d’investisseurs institutionnels, assureurs, etc.) ne sont pas nommément identifiés dans les articles que nous avons compulsés. En revanche, il semblerait que le plus artistique des autoconstructeurs, Vianney, aurait effectivement été acquéreur d’une partie du 43ème étage de la tour.
Le coût du désamiantage a-t-il vraiment triplé en 9 mois ?
Ici, il faut être précis, parce que ce que le seul journal qui évoque le sujet est Le Parisien, dans un article dont l’accès est réservé aux abonnés.
Ce qui est documenté est une inflation du coût global du projet de rénovation (pas spécifiquement du désamiantage) :
- 624 millions d’euros HT à l’été 2025
- 727,7 millions d’euros HT votés le 31 mars 2026
- frôlant les 800 millions d’euros avec l’apparition de nouveaux aléas techniques, dont l’amiante
Sur environ un an, c’est une hausse de ~28 %, pas un triplement. Trois hypothèses pour expliquer l’écart constaté :
- Confusion entre coût global et poste désamiantage seul — un poste spécifique (ex : découverte d’amiante dans des gaines non prévues) peut effectivement tripler en valeur absolue tout en ne représentant qu’une fraction de la hausse globale à 800M€. C’est plausible techniquement : Un diagnostic initial sous-estime souvent l’ampleur si l’amiante se trouve dans des zones cachées (gaines de désenfumage, structure). D’ailleurs un rapport de 2014 avait déjà révélé que les gaines de désenfumage contenaient de l’amiante et diffusaient la pollution à tous les étages — donc le problème est ancien et récurrent sur ce bâtiment précis.
- Erreur de sourcing dans l’article.
- Chiffre non encore public, vu que les devis de copropriété ne sont pas toujours publiés dans la presse.
Dans la réalité, il semble peu probable que l’amiante ne soit pas correctement identifiée dès les premiers devis. Nous maîtrisons parfaitement la thématique du désamiantage, qui par ailleurs nécessite des plans de préventions parfaitement encadrés : DAAT et RAAT (Diagnostique Amiante Avant Travaux).
Un désamiantage qui triple en 9 mois (hors découverte de surface amiantée non identifiée au diagnostic initial) serait effectivement anormal — les tarifs de marché (25 à 140 €/m² HT selon complexité) sont raisonnablement stables. Une explosion de coût de cette ampleur signale presque toujours soit une erreur de diagnostic initial (repérage incomplet), soit une renégociation post-découverte (amiante dans des zones structurelles non prévues), soit un problème de gouvernance/mise en concurrence des devis.
Un article du magazine BATIWEB quant à lui fournit quelques explications. Les travaux sont bel et bien actés, du moins pour les 4 premiers étages, et seront étalés sur deux ans. Source : BATIWEB.
3. Qui décide, et les devis sont-ils publics ?
La gouvernance suit le droit classique de la copropriété française :
- Décision : vote en assemblée générale des copropriétaires, à la majorité requise selon le type de travaux. Le 21 juillet 2026, les copropriétaires ont voté le lancement des travaux de désamiantage malgré l’opposition de LFPI, preuve que la majorité peut passer outre le principal actionnaire.
- Syndic : c’était Icade en 2014 selon Batiactu ;
- Traçabilité : les décisions sont consignées dans un procès-verbal d’assemblée générale, document normalement réservé aux copropriétaires — mais l’AFP a pu consulter ce procès-verbal, ce qui suggère une fuite ou une transmission volontaire, pas une publication officielle.
- Devis publics ? Non, structurellement. Les devis de travaux de copropriété ne sont pas publics — ils sont votés en interne et communiqués aux seuls copropriétaires (et parfois au conseil syndical). Ce que le public voit, ce sont des chiffres macro relayés par la presse (624M → 727,7M → 800M) grâce à des fuites ou des déclarations d’élus, jamais le détail poste par poste. C’est précisément là que se loge l’opacité de ce chantier : personne à l’extérieur ne peut vérifier ligne par ligne pourquoi le désamiantage aurait triplé.
Autre acteur institutionnel dans la boucle : Les préfectures d’Île-de-France et de Paris avaient demandé dès novembre 2025 d’accélérer le calendrier en raison de la présence d’amiante — donc il y a aussi une pression réglementaire/sanitaire externe, distincte du vote des copropriétaires.
Triplement du budget amiante
En attendant, un article de 2007 semble offrir plus de détails sur l’opération (qui n’est donc pas si récente) : Pourquoi 18M€ pour 4 étages ?
Le coût de la rénovation de ces quatre étages était estimé à plus de 18 millions d’euros, dont plus d’un tiers dédié au seul retrait du matériau et aux mesures de sécurité. Faisons le calcul :
Un étage de la tour fait environ 1 700 m² (donnée Wikipédia/architecte). Pour 4 étages, ça fait ~6 800 m². Si un tiers des 18M€ va au retrait pur (donc ~6M€), on obtient déjà ~880 €/m² rien que pour le désamiantage — soit 6 à 35 fois la fourchette de marché standard (25-140 €/m²/HT). Ce qui explique en partie l’écart (sans le justifier entièrement) :
- Ce sont les étages techniques (15, 42, 57, 58), qui abritent les équipements techniques les plus concernés par l’amiante — donc l’amiante y est probablement plus dense/plus difficile d’accès (gaines, colonnes techniques, câblage) qu’un simple sol ou une toiture.
- Ce chiffre incluait déjà en 2007 une part significative dédiée à la modernisation des équipements techniques eux-mêmes, pas seulement le désamiantage — donc les 18M€ ne sont pas 100% « retrait d’amiante », ce qui complique la comparaison brute au m².
- Un IGH (immeuble de grande hauteur) en activité impose des contraintes de confinement, de sécurité incendie et d’évacuation des déchets bien plus lourdes qu’un chantier classique — ça peut multiplier le coût par un facteur important, légitimement.
Problème, aucune source ne semble détailler clairement la nature des travaux. Sols, joints de menuiseries, descentes et conduites techniques, plafond ? Personne ne sait vraiment. Une source que nous avons retrouvée évoque les enduits plâtre, selon les dires de André Jacq, expert nommé par la préfecture de Paris. SOURCE : A la minute 1.36 de la vidéo.
Mais — et c’est le nœud de notre enquête — même en tenant compte de tout ça, un écart de facteur 6 à 35 par rapport au prix de marché mérite d’être creusé : est-ce le prix réel du marché pour ce type d’IGH occupé, ou y a-t-il une rente de situation (un seul type d’entreprise certifiée SS3 capable d’intervenir sur ce genre de chantier, mise en concurrence insuffisante, etc.) ? C’est une question légitime et documentée dans d’autres dossiers amiante en France (rapports de la Cour des comptes ont déjà pointé des surcoûts anormaux sur des marchés de désamiantage captifs).
Ce que dit vraiment l’extrait
Le texte exact du Parisien est : « Selon nos informations, LFPI a constaté que le coût du désamiantage est passé de 30 à 90 millions d’euros en l’espace de neuf mois. »
Ça change la nature de l’info. Ce n’est pas Le Parisien qui a vérifié ce chiffre de manière indépendante (via un devis, un expert, ou le PV de l’AG) — c’est LFPI qui l’affirme, et le journal le rapporte. Or LFPI est précisément le copropriétaire qui a intérêt à justifier son retrait du méga-projet à 800M€. Un chiffre qui « explose » est un argument en or pour eux : il légitime leur opposition et leur demande d’un projet « moins ambitieux et moins coûteux » (comme on l’a vu dans les articles précédents).
Sur 127 100 m² SDP, 90M€ ça fait environ 708 €/m² — exactement le même ordre de grandeur anormal que le calcul qu’on avait fait sur l’épisode 2007 (18M€ pour 4 étages). Ça, c’est cohérent en interne : les deux points de données (2007 et 2026) pointent vers un coût structurellement 5 à 30 fois supérieur au prix de marché standard pour un désamiantage classique.
Deux autres sources sont disponibles :
- Ecolex : Les travaux de désamiantage ont ainsi démarré en 2006… l’évacuation totale des locaux professionnels aurait été nécessaire ?
- BC2E : « TRAVAUX DE DÉSAMIANTAGE CHAOTIQUES POUR LA TOUR… Des travaux de désamiantage ont démarré il y a sept ans et devraient s’achever d’ici 2017, cependant ils comporteraient des lacunes. »
Ça veut dire qu’il y a une saga du désamiantage de cette tour qui dure depuis 2006, décrite comme « chaotique », avec des « lacunes » documentées bien avant l’épisode actuel. Si ce schéma se répète (retards, sous-estimations, dérapages), ce n’est peut-être pas un accident isolé de 2026 mais un pattern structurel — mauvaise gouvernance, mise en concurrence insuffisante des entreprises SS3, ou diagnostics amiante toujours sous-évalués au départ.
Ce que nous savons, à la lecture de l’article du Moniteur du 17 décembre 2007, c’est que les travaux initiaux devaient bel et bien coûter 18 Millions d’euros. Source : Le Moniteur. Or, dans ce même article, il est également évoqué un coût global de 110 000 Millions d’euros pour : La réhabilitation globale.
Un vrai loup se cache derrière la tour …
C’est effectivement une mine — et là on touche du concret. Il y a bien un « loup » historique, documenté noir sur blanc par la justice elle-même. Reconstitution chronologique :
La chronologie du « loup » (2005-2026)
2005 — La présence d’amiante dans des locaux techniques, notamment aux 15e, 42e, 57e et 58e étages, est annoncée en mars 2005, et les travaux de désamiantage démarrent la même année, sur un site occupé (5 000 salariés continuent de travailler pendant le chantier).
2009-2012 — Depuis novembre 2009, les locaux font l’objet d’une surveillance permanente, avec des dépassements fréquents du seuil réglementaire de 5 fibres par litre d’air, jusqu’à un pic à près de 100 fibres en novembre 2012.
2013 — Ça bascule au pénal : une information judiciaire est ouverte le 4 octobre pour « mise en danger de la vie d’autrui », après un signalement de l’Inspection du Travail mettant en cause deux syndicats de copropriétaires. Cette procédure a conduit au placement du syndic de la tour sous statut de témoin assisté.
2014 — Malgré des travaux censés avoir désamianté 92% de la surface pour un coût déjà estimé à 250 millions d’euros, des dépassements de seuil sont détectés dans des étages pourtant refaits à neuf, avec un pic à 98,8 fibres/litre. La découverte capitale : la présence d’amiante est révélée dans les gaines de désenfumage en novembre 2014 — c’est-à-dire un vecteur de contamination que personne n’avait anticipé au moment de lancer le chantier de 2005.
2021 — Et voilà le vrai coup de projecteur judiciaire, six ans après l’ouverture de l’instruction : le 29 octobre 2021, un expert désigné par la Cour d’appel de Paris a rendu un rapport révélant de lourdes carences dans l’évaluation des risques et la gestion du chantier. Sa conclusion est sans appel : les responsables des travaux — maître d’ouvrage, maître d’œuvre, entreprises intervenantes — ont sous-estimé la complexité des installations et les risques d’un désamiantage en milieu occupé dans une tour de 59 étages et 6 niveaux souterrains.
Le vrai « loup » que ça révèle
Ce n’est pas un dérapage isolé de 2026. C’est un échec structurel documenté par la justice, vieux de vingt ans : un diagnostic initial (2005) qui n’a jamais correctement anticipé où se trouvait réellement l’amiante (les gaines techniques et de désenfumage, colonnes vertébrales du bâtiment, ont été découvertes comme sources de contamination après coup, en 2014 puis reconfirmées en 2021). Chaque nouvelle « découverte » d’amiante dans une zone non prévue déclenche mécaniquement un nouveau surcoût et un nouveau délai — exactement le mécanisme qu’on soupçonnait pour l’épisode 2025-2026 (30M→90M).
Autre point de tension à noter : le président du syndic de l’époque, Jean-Marie Pierrel, défendait la thèse d’une absence totale de pollution par l’amiante et envisageait même d’attaquer l’arrêté préfectoral, alors que des juges d’instruction étaient déjà saisis. Ça montre une opposition frontale, à l’époque, entre les copropriétaires/syndic et les autorités sanitaires — un schéma de défiance qui rappelle beaucoup l’opposition LFPI/préfectures de 2025-2026 qu’on avait documentée plus tôt.



