Nous voilà sollicités pour une nouvelle expertise de terrain, ce qui nous honore. Il est question d’une lourde fissuration et d’un grave devers sur une grande partie d’un mur porteur. Notre premier ressenti avant sondage était une absence de ferraillage, consolidée par un sondage in situ la semaine suivant notre première visite.
Ce cas est un cas d’école, simple, et il intéressera les jeunes experts (CRAC) ou les moins jeunes !
Cet article s’intègre dans le cadre d’un partage de connaissances sur les expertises construction.
Lourde fissuration sur mur porteur : La rédaction est sollicitée
Après l’apparition d’une fissure lourde notre lecteur nous contacte afin que nous lui apportions notre expertise. Cela tombe bien, c’est notre spécialité. Les dégâts sont largement visibles, à la fois en façade, avec une belle fissuration mais aussi dans le sous-sol, où le mur s’éventre littéralement.
La fissure est double : Une fissuration parfaitement horizontale qui suit le linteau (poutre coulée) ainsi qu’une large fissure en diagonale qui vient désolidarisé en grande partie de l’écoinçon du mur.
En première approche, nous songeons à un défaut de chainage, voire une absence de ce dernier. Après sondage, nous verrons que d’une part notre diagnostic était juste, mais qu’il venait s’aggraver par un béton si mal dosé que nous nous étonnons encore que la maison demeure intègre. Cette maison, qui dispose d’un étage, est bâtie en léger coteau et le sous-sol est totalement enterré au nord, mais totalement hors sol au sud. C’est justement sur ce versant que le mur verse, totalement désolidarisé, et qu’il menace clairement d’emporter les piliers avec lui.
- Murs mixtes : Appareillage en parpaing et murs en béton banché.
- Fissuration : Lourde / Ajourage et désaffleurement.
- Lecture visuelle simple : Le contour de la poutre en linteau ainsi que du pilier est clairement visible, parfaitement rectiligne et net.
- Suspicion du BE : Défaut ou insuffisance de fondation
- Suspicion de la rédaction (S.USTUN) : Absence de chainage horizontal (ceinture) et de chainage vertical (pilier et ligatures d’angles).
Nous ne sommes clairement pas dans le cadre d’une fissure esthétique de surface, telles qu’elles peuvent apparaître très tôt même sur des maisons neuves. Le reste de la maison ne semble pas souffrir d’un autre désordre. Il s’agit bien d’une fissuration structurelle lourde entrainant un risque important. S’il n’y a pas lieu de s’inquiéter pour les micros fissures , pathologie commune et courante dans la région, ici en revanche, nous soulevons l’urgence de corriger le désordre.
En première impression
La première impression, toujours basée sur un simple sondage visuel (c’est le cœur même des métiers de l’expertise) tend à pointer vers un défaut de ferraillage. Ce qui s’avérera par la suite. Pourquoi donc se positionner sur ce constat alors que le bureau d’étude penche en faveur d’une insuffisance de fondation ?
La solution, elle aussi visuelle, vient de la poutre faisant linteau. Vous remarquerez que cette dernière ne fléchis pas, reste intègre, et libère le pan de mur concerné comme si ce dernier lui était égal. En d’autres termes, ces deux ouvrages ne sont pas liés. Cela sous entend que ce n’est pas l’ensemble de la descente de charge qui vient appuyer sur une semelle béton non suffisamment dimensionnée, mais bel et bien que l’ouvrage n’est pas correctement chainé.
Nous émettons un avis clair, en désignant l’absence de chainage, et nous proposons un simple sondage destructif sur 10 cm², tout juste au droit du pilier à l’arrière de la descente d’eaux pluviales.
La vérification par sondage mécanique
La vérification est simple : Venir crocheter au marteau piqueur une grappe de quelques centimètres carré et nous devrions tomber sur un chainage vertical rapidement. Les piliers sont généralement assurés par un raidisseur en 15×15 HA4 ou HA6 ce qui laisse un enrobage suffisant pour un appareillage en 20 centimètres. Autrement dit, l’acier devrait se situer à seulement 3 ou 4 centimètres de l’enduit, coulé dans le béton. Il est parfaitement inutile de dégorger totalement le béton car si cela devait être le cas, et trouver quelques tors d’acier en grappe au centre, alors le résultat serait le même qu’une absence totale d’armature. Nous avons déjà étudié ce cas dans de nombreux articles.
Outre le chainage vertical (type HA) nous devrions également trouver des épingles de reprise ligaturées au chainage horizontal : La ceinture.
Nous allons rapidement être étonnés.
Absence de ferraillage et de chainage : Un triste constat
Le marteau piqueur ne force pas, et le burin entre dans le béton sans aucune force appliquée : Le constat est sans appel.
Après quelques centimètres, passé un béton friable et sans aucune résistance mécanique (MPa) , nous ne trouvons aucun acier. Ni raidisseur, ni chainage, absolument rien. Le défaut est donc double : Pas de ceinturage effectif, et un béton très largement sous dosé. C’est tristement courant mais il faut avouer qu’ici, le béton est moins solide encore que du mortier d’arase ! C’est pour le moins inquiétant.
Nous rangeons le marteau piqueur (NdLR : J’ai moi même effectué le piquage) sans même songer à utiliser le scléromètre tant la nature du béton en présence est évidemment impropre à la construction.
Un très mauvais dosage du béton !
Certes, le chainage est inexistant nous venons de l’observer. En revanche le dosage du béton est si troublant que cela induit plusieurs autres risques et notamment le risque de cisaillement. Nous sommes sur un pilier porteur qui reprend la charge de l’étage, une partie de la descente de charge de la dalle de terrasse, ainsi que la toiture évidemment. Vous l’aurez compris, la charge n’est ici assurée par aucune résistance mécanique à la compression, et la friabilité du béton laisse envisager le pire : Le cisaillement du pilier.
Rappelons qu’un béton structurel (linteaux, piliers, jambages, etc.) doit être dosé à 350 kg à minima pour ce type d’ouvrage. Cela permet d’obtenir une résistance mécanique suffisante pour résister à la compression, exprimée en MégaPascal.
Lire notre article sur le dosage du béton.
L’agrafage de fissure impossible
Il n’est pas ici permis de songer un seul instant à un agrafage de fissure. Pour qu’une agrafe prenne, elle doit relier deux ligatures solides et pérennes. Dans notre cas, sans chainage, sans ceinture et sans dosage de béton correct, l’agrafage est parfaitement inutile.
En effet, l’agrafage serait pertinent si :
- La fissuration était en escalier ou montante.
- Le béton ou l’appareillage était structurellement suffisamment solide pour permettre un couturage.
Aucun de ces deux critères n’est ici rempli. Nous laissons donc de côté une hypothèse d’agrafage.
Action en correction et consolidation
En accord avec le premier constat du BE, qui préconisait la consolidation de la fondation en RSO (Reprise en Sous Œuvre) à l’aide de puits béton, nous ajoutons une démarche plus radicale encore. Il s’agit de recréer de véritables piliers, coulés en béton de qualité et chainés correctement, avec une reprise en linteau de même résistance. Le BE préconisait une reprise des fondations car l’hypothèse première était basée sur l’insuffisance de ces dernières, ce qui de facto ne peut qu’améliorer la résistance globale de la construction, mais nous en profitons pour venir y greffer nos solutions concernant les piliers.
Rien ne remplace l’œil de l’expert.
Qui prend en charge la reprise en sous œuvre ?
Le bâtiment étant sorti du cadre de la décennale, depuis 30 ans au moins, nul ne peut plus être tenu comme tiers responsable. La reprise en sous œuvre devra donc être pleinement à charge client. Des devis ont dores et déjà été établis et les solutions sont toutes équilibrées financièrement. Les lots seront simples :
- Démolition et évacuation du mur banché qui verse (3.40 mètres linéaire sous 2.80 mètres).
- Etançonnement (ligne d’étais)
- Création de puits béton (deux unités)
- Reconstruction des piliers porteurs
- Reconstruction d’un linteau lié au piliers
- Enduit.
Nous pourrons étudier les devis en présence dans notre extranet collaboratif, réservé aux experts CRAC.
Merci pour vos lectures et bon chantier.
Serge USTUN.





