Après un pic de froid glacial, il y a de cela seulement deux semaines, nous voilà confronté à un pic de chaleur extrême. Dans le bâtiment, nous sommes aux premières lignes et nos collaborateurs sont les premiers à souffrir de ces changements inattendus de température. Pas de climatisation sur les chantiers, et peu de zones ombragées : La question sanitaire est posée, aucune réponse ne semble émerger.
26 mai 2026, il est à peine onze heures ce matin, et nous décidons de stopper notre chantier école par mesure de sécurité. Certes, pour nous c’est un luxe que nous pouvons absorber, mais pour la plupart des acteurs du bâtiment, cette situation est un véritable dilemme.
Un pic de chaleur inattendu et difficile à supporter
L’année précédente, le pic de chaleur au seuil de la dangerosité se situait aux alentours du 21 juin. Nous rédigions alors un article dédié : Fortes chaleurs, doit-on stopper les chantiers.
Cette année, c’est au 25 mai que tous les signaux d’alertes sont dans le rouge. Soit à peine 15 jours après les fameux « Saints de glace » dont nous avons tous enduré le froid. En deux semaines seulement, la température a grimpé au point de battre de nombreux records historiques de chaleur.
Inutile d’aller interviewer des ouvriers du BTP sur un quelconque chantier, nous avons nous même du stopper le nôtre pour raison de risque avéré. 34° c’est trop, surtout pour un mois de mai alors que nos corps n’ont pas eu de transition entre les grands froids des semaines passées et la canicule actuelle. Tout le monde est en souffrance, il faut donc supprimer tout risque.
De l’eau certes, mais la chaleur qui rend les matériaux brûlants et la poussière des chantiers ne s’envolent pas avec un simple verre d’eau. Trop, c’est trop. Alors devons repenser nos conditions de travail pendant ces vagues de chaleur dont nous savons qu’elles vont s’intensifier dorénavant d’année en année ?
Des chantiers peu adaptés aux fortes chaleurs
Pour de nombreux métiers du bâtiment, aucune solution n’existe pour se protéger efficacement de la chaleur. Air ambiant suffoquant, poussière, matériaux brulants, et voilà que le soleil paralyse tout un secteur d’activité. Pire encore, il met en danger de nombreux intervenants.
Zingueurs et couvreurs, maçons, bardeurs, peintres, dalleurs et chapistes : Impossible de tenir la journée dans les conditions de canicule que nous connaissons en ce 26 mai 2026.
Marc Lomazzi, journaliste spécialisé sur le climat, défend un état des lieux « de fait » et l’ambiance est au rire sur les plateaux TV. Sur les chantiers, le rire est absent, et la légèreté aussi. La chaleur cause de lourds dommages physiques à nos collaborateurs. C’est au sens propre : « une souffrance ». Évidemment, à l’instar des journalistes, Agnès Pannier-Runacher, ancienne ministre de la transition écologique, évoque des troubles certains, mais n’évoque jamais les travailleurs du bâtiment, ceux qui justement sont incapables de se protéger de la chaleur. Bref : Aucun plan de prévention à venir pour les gens de terrain, aucune climatisation possible en plein air suffocant. Ajoutez à cela les conditions rudes du terrain, et vous obtiendrez la recette inéluctable menant au pire.
Dans le bâtiment, la chaleur tue
Selon Santé Publique France, ce ne sont pas moins de 7 ouvriers qui seraient mort à cause de la chaleur (le conditionnel évoque une forte suspicion). Le site Reporterre avait alors rédigé un article assez poignant sur ce sujet largement étouffé par ailleurs. Bref ce qu’il faut retenir, c’est que la chaleur tue dans le bâtiment. En 2025, c’est un homme de 38 ans qui sera victime des fortes chaleurs sur son chantier. De nombreux autres accidents suivront. Ce n’est plus une simple vue de l’esprit, c’est dorénavant un constat. Source : Reporterre.
Selon le site Contre attaque, sur les 48 morts dus à la chaleur depuis 2018, la moitié œuvrait dans le BTP. Et les chiffres semblent suffisamment diffus pour qu’il soit admissible de penser que c’est une tranche basse.
Les intempéries ne prennent que rarement en compte les fortes températures
Le régime des intempéries, régime historique pour le BTP, ne concerne que rarement les pics de chaleur. Il est communément admis que seule la pluie (ou la neige) viennent abonder ce statut exceptionnel du code du travail. Étrangement, la chaleur est « boudée », c’est un véritable marasme juridique et interne aux entreprises avec pour seule règle : On tricote comme on peut.
Il paraît dorénavant évident, au vu du réchauffement climatique et du dérèglement des saisons, que le droit du travail doit s’adapter, et rapidement, face à ce véritable problème de salubrité publique. Dans le bâtiment, un coup de chaleur ne pardonne pas, c’est un risque majeur et souvent fatal.
Que dit la loi en matière de canicule pour le BTP en France ?
En France, la loi impose désormais des obligations assez strictes aux employeurs pour protéger les salariés exposés aux fortes chaleurs : Le secteur du BTP est particulièrement visé, car les risques y sont élevés (travail physique, extérieur, équipements lourds, soleil direct). Depuis le décret du 27 mai 2025, applicable depuis le 1er juillet 2025, les règles ont été renforcées. Voici ce que l’employeur doit légalement faire sur un chantier :
Obligations concrètes dans le BTP
- fournir au moins 3 litres d’eau potable fraîche par jour et par salarié lorsqu’il n’y a pas d’eau courante ;
- prévoir un local de repos adapté ou des zones ombragées permettant de récupérer.
Adapter les horaires :
- commencer plus tôt,
- éviter les heures les plus chaudes,
- allonger les pauses ;
- réduire les tâches physiques les plus pénibles quand la chaleur devient dangereuse.
fournir des équipements adaptés :
- vêtements respirants,
- protections solaires,
- ventilation/brumisation quand possible ;
- intégrer le risque chaleur dans le DUERP (Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels).
A lire également : Canicule et conditions de travail sur le site de la CFTC
En cas d’alerte canicule
Dès la vigilance jaune de Météo France, l’employeur doit commencer à adapter le travail. En vigilance orange ou rouge, il doit réévaluer les risques chaque jour et peut être amené à suspendre certaines activités.
Arrêt des chantiers et chômage intempéries : Depuis 2024, la canicule peut être reconnue comme une intempérie dans le BTP. Concrètement, un chantier peut être arrêté pour fortes chaleurs, et les ouvriers peuvent être indemnisés via le régime « chômage intempéries ». Cela concerne surtout les épisodes de vigilance orange ou rouge sur plusieurs jours.
Existe-t-il une température maximale légale ? Non. Le Code du travail ne fixe pas de seuil du type « au-dessus de 35 °C on arrête ». Mais l’employeur a une obligation générale de sécurité. S’il laisse des salariés travailler dans des conditions dangereuses sans protection suffisante, sa responsabilité peut être engagée.
L’INRS considère néanmoins que :
- au-delà de 28 °C pour un travail physique,
- et 30 °C pour un travail sédentaire, la vigilance doit être renforcée.
Source : Le Monde
Les salariés peuvent-ils refuser de travailler ?
Oui, dans certains cas, via le droit de retrait (article L4131-1 du Code du travail), s’ils estiment être face à un « danger grave et imminent » pour leur santé.
Par exemple :
- chaleur extrême,
- absence d’eau,
- aucune pause,
- travail en plein soleil,
- malaise ou symptômes de coup de chaleur.
Que risque l’employeur s’il ne fait rien ?
Il peut :
- être contrôlé par l’inspection du travail,
- recevoir une mise en demeure,
- subir des sanctions pénales ou civiles,
- être condamné pour « faute inexcusable » en cas d’accident grave ou décès. ([economie.gouv.fr][1])
Et avec les étés récents, les contrôles se multiplient dans le BTP et les métiers extérieurs. Source : Economie.gouv
Quelles solutions effectives adopter ?
Et bien, aucune solution effective ne semble pouvoir pallier au problème. S’il existe des solutions de brumisation de grande envergure, ces dernières sont lourdes en termes financiers d’une part, mais surtout très dispendieuses en eau (environ 10 l/m pour rafraichir une surface de 100 m²). Ce qui ne manque pas de soulever la question environnementale. L’aménagement des horaires est également une demi solution. En effet, aujourd’hui la plupart des outils sont électro portatifs et génèrent par conséquent des nuisances sonores. Difficile de démarrer un chantier à 6 heures du matin dans ces conditions. En dernier lieu, l’installation d’une base de vie climatisée ou une cabane de chantier aménagée peut améliorer le quotidien de nos collaborateurs mais ce, uniquement le temps de la pause.
Il est maintenant urgent et nécessaire de redéfinir nos modes de travail dans le bâtiment sous peine de perdre la motivation de nos équipes et pire : L’accident.
Merci pour vos lectures, et prenez soin de vous sur les chantiers.
Serge USTUN.



