La fissure en escalier dans les ouvrages de maçonnerie : Analyse technique des causes, méthodologie d’expertise et solutions de réparation.
Sur nos dossiers, en expertise comme en métrage, il n’est pas rare que nous soyons confrontés à ce type de fissuration « typique » qui parfois peut annoncer le pire. Très souvent symptomatique d’un RGA (Retrait Gonflement des Argiles), il faut savoir appréhender cette « alarme » que nous lance le bâti. Pour être au plus proche du sujet, nous prendrons le cas d’une fissure réelle, sur un dossier, et que nous allons décortiquer.
Faisons le point.
Avant propos
La fissure en escalier constitue une pathologie fréquemment observée sur les ouvrages en maçonnerie de petits bâtiments, notamment les maisons individuelles. Sa géométrie, caractérisée par une propagation suivant les joints horizontaux et verticaux des éléments de maçonnerie, traduit généralement une réponse mécanique du mur à des sollicitations différentielles dépassant sa capacité de déformation.
Contrairement à une idée répandue, la forme en escalier ne permet pas, à elle seule, d’identifier l’origine du désordre. Elle constitue uniquement un mode de rupture de la maçonnerie. L’analyse des causes nécessite une démarche d’expertise intégrant l’observation du bâti, l’étude de son environnement, la connaissance des techniques constructives et, lorsque cela est nécessaire, des investigations complémentaires.
L’objectif de cet article est de présenter une approche technique rigoureuse de la fissuration en escalier, fondée sur les mécanismes structurels, géotechniques et constructifs susceptibles de les générer, ainsi que sur les méthodes d’investigation et les solutions de réparation adaptées.
Articles de la rédaction en lien :
- Fissuration / Une RGA controversée
- Fissuration lourde sur une maçonnerie en parpaings.
- Comprendre les pathologies liées aux fissures sur maison. (Tronc commun)
Définition d’une fissure en escalier
Une fissure en escalier est une fissuration qui suit préférentiellement les joints de mortier des ouvrages maçonnés (parpaings, briques, pierres appareillées). Cela touche indifféremment les techniques en joints minces ou joints épais. Le cheminement de la fissure correspond généralement au trajet offrant la plus faible résistance mécanique : Le mortier de liaison.
Ci-dessus : Pour mieux appréhender le sujet, je vous livre une photo que j’ai réalisée suite à la purge de l’enduit sur ce type de fissure. Vous noterez qu’elle suit parfaitement les parpaings, dans ce cas, au droit de la ligne de joint. Sur la photo de couverture, vous pouvez comparer avec celle-ci une fois l’enduit retiré laissant paraître clairement les agglos. Photo prise sur un dossier de Serge USTUN pour monbatiment.fr.
Elle peut présenter :
- une ouverture constante ;
- une ouverture évolutive ;
- un décrochement entre les deux lèvres ;
- une orientation ascendante ou descendante ;
- une propagation unique ou ramifiée.
La géométrie dépend essentiellement :
- des contraintes appliquées ;
- de la qualité de la maçonnerie ;
- de la nature des joints ;
- de la rigidité de l’ouvrage.
Mécanisme général d’apparition de fissuration en escalier
La maçonnerie possède une excellente résistance à la compression mais une très faible résistance à la traction. Lorsque les déplacements imposés deviennent incompatibles avec la capacité de déformation de l’ouvrage, les contraintes de traction se concentrent préférentiellement dans les joints.
La fissure constitue alors un mécanisme de relâchement des contraintes.
Les déplacements pouvant provoquer cette situation sont notamment :
- tassements différentiels ;
- rotations de fondations ;
- flexion des murs ;
- mouvements thermiques ;
- retrait des matériaux ;
- sollicitations sismiques ;
- déformations induites par des ouvrages voisins.
Les principales causes de fissures en escalier
Les tassements différentiels des fondations
Il s’agit de la cause la plus fréquemment rencontrée. Lorsque deux parties d’une fondation ne s’enfoncent pas de manière identique, le mur travaille en flexion. Des contraintes de traction apparaissent. Lorsque la résistance en traction est dépassée, une fissuration en escalier se développe.
Ci-dessus : Inutile d’utiliser un réglet pour mesurer l’écartement de cette fissure en escalier car ici nous voyons bien que cette dernière est supérieure à 2 mm. Cet écartement n’était pas « natif » lors de la construction car l’enduit serait venu le combler tout naturellement. Il est donc postérieur à la construction. Crédit photo : S.USTUN / Google Pixel 9 PRO.
Analyse du cas réel : in situ
Retour sur le dossier : Ce que nous avons relevé. Reprenons le cas photographié plus haut (S.USTUN).
Bâti : maison de 1998 en parpaings de 20 cm, enduite, fondations sur semelles filantes.
Fissure : En escalier, typique, ouverture de 3/4 mm après purge, avec décrochement entre les lèvres.
Contexte : sol en limite de zone argileuse modérée, zone d’aléa RGA « moyen » d’après Géorisques, (carte Brgm).
Indices complémentaires : Appui en béton, et nous l’avons vu dans de précédents articles, ce dernier peut effectivement causer une fissure en « moustache ».
Hypothèse retenue : Différentiel de tassement réel mais sans risque immédiat.
Hypothèses écartées : Mauvais appareillage, insuffisance de fondations (vérifié).
Suite donnée : Pose de témoins / jauges pendant 1 saison, puis étude géotechnique G5 si aggravation constatée.
Ce cas illustre un point essentiel : la fissure seule ne donne qu’une piste, c’est le faisceau d’indices qui permet de conclure.
Les causes des tassements différentiels sont multiples
- hétérogénéité géologique ;
- variation de portance ;
- remblai mal compacté ;
- présence d’anciennes fouilles ;
- dissolution locale du sol ;
- affouillement ;
- fuite de réseau enterré ;
- modification du régime hydrique.
Les indices d’expertise comprennent
- fissures plus ouvertes en partie haute ou basse ;
- déformations des planchers ;
- désaffleurements des seuils ;
- difficultés d’ouverture des menuiseries ;
- déformation générale de la façade.
Les phénomènes de retrait-gonflement des argiles et les fissures en escalier
Les sols argileux subissent des variations volumétriques importantes en fonction de leur teneur en eau. Durant les périodes de sécheresse, ils se rétractent. Lors de leur réhydratation, ils gonflent. Ces variations provoquent des mouvements différentiels des fondations.
Le phénomène est accentué par :
- les arbres à proximité (qui puisent l’eau résiduelle);
- les différences de descentes de charges ;
- les réseaux fuyards (qui peuvent être à la fois cause ou conséquence);
- les modifications de drainage (coursives bétonnées, etc.);
- les variations climatiques répétées : Ce que nous subissons actuellement !
=> Nous avons déjà très largement évoqué le sujet dans notre dossier RGA. Vous pouvez consulter notre dossier dédié en cliquant sur le lien ci-avant.
Les fissures apparaissent généralement de manière saisonnière avant de devenir permanentes. Si l’expertise principale n’est pas concluante et que vous pensez qu’il est nécessaire de réaliser une contre expertise, vous devez faire appel à un expert d’assuré. Ce dernier saura défendre votre dossier.
Les défauts de conception des fondations
Certaines fissurations trouvent leur origine dans des erreurs de conception, et la fissure en escalier peut le révéler :
- profondeur des fondations insuffisante ;
- semelles sous-dimensionnées ;
- absence de liaison entre fondations ;
- fondations implantées sur des horizons différents ;
- absence de prise en compte des caractéristiques géotechniques.
Ces défauts conduisent à une répartition non homogène des charges. Pour rappel, pendant de longues années et jusqu’en 2020, les études G2/G5 n’étaient pas obligatoires. Dans ce cas, bien souvent l’expert conclura son rapport par la notion globale de : Insuffisance de fondations.
Les défauts d’exécution
Parmi les défauts régulièrement rencontrés :
- Joints insuffisamment garnis (ourdissage dans le creux sur des agglos ou collage sur la brique);
- mauvaise qualité du mortier ;
- chaînages incomplets ;
- absence de liaisonnement entre murs (nous avons vu ça récemment);
- béton de fondation mal exécuté : Insuffisance de fondations.
Ces défauts réduisent la capacité de redistribution des efforts. Plus globalement, ils fragilisent le bâti même sans risque RGA. Dans ce cas, il faut sonder la maçonnerie, « à l’ancienne », en purgeant les enduits et en allant chercher les appareillages. Action que j’ai pu mener dans cet exemple afin de vous livrer un cas réel sur chantier (S.USTUN).
Les surcharges ou modifications structurelles
Des transformations ultérieures peuvent modifier l’équilibre initial :
- ouverture dans un mur porteur (nous en avons largement parlé);
- suppression d’un refend ;
- extension ;
- surélévation ;
- création de planchers plus lourds / ajout de poids.
La redistribution des charges peut conduire à une fissuration localisée. On parlera de contrariété dans l’homogénéité des descentes de charges. A ne pas écarter.
Les effets thermiques en cause sur la fissuration
Les variations de température entraînent des dilatations et contractions.
En l’absence de joints adaptés ou lorsque les longueurs libres deviennent importantes, ces mouvements peuvent provoquer des fissures. Attention aux « mix » de matériaux.
Le phénomène concerne principalement :
- Les longs murs ;
- les façades fortement exposées ;
- les bâtiments présentant des matériaux de coefficients de dilatation différents.
Sur ce sujet (mixité des matériaux), je vous renvoie à mon dossier sur la micro fissuration des éléments maçonnés dans le neuf. C’est effectivement un cas significatif d’apparition de fissures, mais il est rarement « critique » (S.Ustun).
Les retraits des matériaux
Le retrait hydraulique des mortiers et bétons ou le retrait des éléments maçonnés peut engendrer des fissurations. Ce phénomène apparaît généralement durant les premiers mois suivant la construction. Cette pathologie concerne plutôt les dalles (habituellement).
On le garde en mémoire, mais on ne va pas purger cette pathologie dans ce dossier.
Les sollicitations accidentelles
Certaines fissures résultent :
- de vibrations importantes ;
- de terrassements voisins
- de battage de pieux ;
- d’explosions ;
- d’événements sismiques.
Dans ces situations, l’analyse du contexte est essentielle. A vous de savoir (si vous êtes expert) resituer l’événement dans un contexte donné. Il s’agit là de se renseigner, d’écouter les riverains, de compulser les infos et d’en tirer une hypothèse. On a vu le cas notamment pour les chemins de fers nouvellement créés qui peuvent causer ce type de pathologie sur les bâtiments environnants. Cela reste assez marginal.
Démarche d’expertise
L’expertise ne peut se limiter à l’observation visuelle. Elle comprend généralement :
L’ Inspection générale
- localisation précise ;
- orientation ;
- longueur ;
- ouverture ;
- décrochement ;
- évolution apparente.
Relevé cartographique : Chaque fissure doit être reportée sur les plans des façades. Cette cartographie permet d’identifier les mécanismes de déformation.
Analyse structurelle
L’expert examine :
- les descentes de charges ;
- Les chaînages ;
- les planchers ;
- les fondations ;
- les reprises éventuelles.
Analyse géotechnique
Lorsque les désordres sont importants, une étude géotechnique peut être nécessaire afin d’évaluer :
- la nature du terrain ;
- la portance ;
- l’hétérogénéité ;
- la sensibilité au retrait-gonflement ;
- la présence éventuelle d’eau.
Instrumentation
Selon le contexte :
- jauges de fissures ;
- fissuromètres ;
- nivellements ;
- mesures topographiques ;
- surveillance photographique.
Le suivi permet de distinguer une fissuration stabilisée d’une fissuration active. Ça prend du temps, ça prolonge le diagnostic, mais c’est indispensable.
Évaluation de la gravité d’une fissure en escalier
L’évaluation ne repose pas uniquement sur la largeur.
L’expert apprécie notamment
- le caractère actif ou stabilisé ;
- la vitesse d’évolution ;
- la présence de déplacements différentiels ;
- les conséquences structurelles ;
- l’incidence sur l’étanchéité ;
- les risques pour la sécurité.
Une fissure fine mais évolutive peut nécessiter davantage d’attention qu’une fissure plus large mais ancienne et stabilisée.
Tableau de gravité avec repères chiffrés
Repères d’ouverture (indicatifs)
| Désordre | Ouverture | Lecture habituelle | Réaction conseillée |
|---|---|---|---|
| Microfissure | < 0,2 mm | Généralement esthétique (retrait, mouvements superficiels) | Surveillance simple |
| Fissure | 0,2 à 2 mm | Peut être active ou stabilisée | Pose de témoins, suivi sur la durée |
| Lézarde | > 2 mm | Mouvement significatif probable | Avis d’expert, investigations |
| Fissure avec décrochement ou déformation | Toute ouverture | Déplacement différentiel avéré | Avis rapide, sécurisation si besoin |
Ces seuils sont des repères d’usage en expertise, pas des valeurs normatives. Une fissure fine mais évolutive peut être plus préoccupante qu’une lézarde ancienne et stabilisée.
Faire un suivi fiable
- Poser au moins deux témoins (plâtre, jauge ou fissuromètre) par fissure significative, datés et photographiés.
- Relever à intervalle régulier (par exemple tous les mois) avec la même méthode.
- Pour une suspicion de RGA, viser au moins un cycle saisonnier complet (environ 12 mois) : l’ouverture varie souvent entre période sèche et période humide.
- Conserver un relevé daté (photos, mesures, météo), utile en cas de déclaration ou de contre-expertise.
Les solutions de réparation d’une fissure en escalier
Le traitement ne consiste jamais uniquement à reboucher la fissure. La réparation doit être adaptée à la cause identifiée.
Stabilisation des fondations
Lorsque les mouvements proviennent du sol :
- reprise en sous-œuvre (la fameuse RSO) ;
- micropieux ;
- longrines de liaison ;
- injections géotechniques, lorsque leur domaine d’application est compatible avec les caractéristiques du terrain et les objectifs de stabilisation.
Gestion des eaux
Le contrôle des apports en eau constitue souvent un élément déterminant :
- réparation des réseaux ;
- amélioration du drainage ;
- maîtrise des eaux pluviales ;
- éloignement des infiltrations.
Gestion de la végétation
Selon les cas :
- élagage ;
- abattage raisonné ;
- création d’écrans anti-racines.
Toute intervention doit tenir compte des conséquences hydriques qu’un changement brutal de végétation peut provoquer.
Réparation de la maçonnerie
Une fois les mouvements stabilisés :
- rejointoiement ;
- remplacement local d’éléments dégradés ;
- couture par armatures métalliques ou en matériaux composites, après justification technique ;
- injection de produits adaptés lorsque la configuration de la fissure et le matériau s’y prêtent.
- Agrafage des fissures
Réparation structurelle
Lorsque la capacité portante est affectée :
- renforcement des murs ;
- création de chaînages ;
- ajout de tirants ;
- reprise des linteaux ;
- consolidation locale.
Le dimensionnement doit être fondé sur une analyse structurelle.
Les erreurs fréquemment observées sur le traitement de fissure en escalier
Certaines pratiques compromettent la durabilité des réparations :
- reboucher une fissure active sans traiter sa cause ;
- confondre fissure esthétique et fissure structurelle ;
- conclure à un tassement sans investigation géotechnique lorsque le contexte l’exige ;
- interpréter une fissure à partir de sa seule largeur ;
- négliger le suivi temporel des désordres.
Que faire concrètement ? En cas d’apparition d’une fissure en escalier ?
Vous constatez une fissure en escalier : Les bons réflexes.
- Photographier et dater la fissure, avec un repère de taille (règle ou pièce).
- Poser des témoins pour savoir si elle évolue.
- Noter le contexte : sécheresse récente, arbres, fuites, travaux voisins.
- Vérifier l’exposition RGA de la commune sur Géorisques.
- Prévenir votre assureur dès que possible. En cas de catastrophe naturelle, la déclaration doit être faite dans les 30 jours suivant la publication de l’arrêté au Journal officiel.
- Ne pas reboucher avant d’avoir compris la cause.
Voir aussi
Sources et références techniques complémentaires à notre visite technique sur le terrain.
- Géorisques (BRGM) : cartographie de l’exposition au retrait-gonflement des argiles, à consulter par adresse.
- NF DTU 20.1 : ouvrages en maçonnerie de petits éléments (parois et murs).
- NF DTU 13.12 : règles de calcul des fondations superficielles.
- NF P94-500 : classification des missions géotechniques (G1 à G5).
- Eurocode 6 (NF EN 1996) et Eurocode 7 (NF EN 1997) : maçonnerie et calcul géotechnique.
- Agence Qualité Construction (AQC) : fiches pathologies du bâtiment.
- Cerema : publications sur la prévention des désordres liés au RGA.
- Loi ELAN (2018) et ses textes d’application : obligations d’études de sol en zones exposées au RGA.
- Article intéressant sur le site gouvernemental de prévention. Fond de prévention.
Conclusion
La fissure en escalier résulte de la réponse mécanique d’une maçonnerie soumise à des déplacements incompatibles avec sa capacité de déformation. Elles constituent un symptôme et non un diagnostic. Une expertise pertinente repose sur une approche globale intégrant l’observation de l’ouvrage, l’analyse des charges, la compréhension des interactions sol / structure, l’étude des conditions environnementales et, si nécessaire, des investigations géotechniques et instrumentées.
Les réparations ne peuvent être efficaces que si elles sont précédées de l’identification et du traitement de la cause des mouvements. Toute intervention limitée au traitement apparent de la fissure expose à une réapparition du désordre et à une aggravation potentielle des pathologies du bâtiment.
Merci pour vos lectures et bonne expertise.
Serge USTUN.





